Un bout de chemin avec Edita Gruberova

Publié le par L'illuminé

Extrait de Je crois entendre encore, de André Tubeuf :

 

Je n’ai pas connu ses prudents débuts viennois devenus légende, quand l’étoffe star faisait de son mieux pour ne pas trop percer sous l’habit des Flora de Traviata et Poussette de Manon. Parfois Adele de Fledermaus lui permettait de se montrer ; ou une Reine de la Nuit étincelante mais, le rôle étant ce qu’il est, ne garantissant pas la grande carrière. Quand est venue Zerbinetta, il n’y a plus eu de doute. Une star était née. Je l’y ai vue à l’Opéra-Comique, nonchalante, se jouant de son air comme si elle ne faisait que se poudrer le nez. Sa fin d’années 70 sera sensationnelle, Konstanze à Munich, la Reine à Salzbourg dans la toute neuve et géniale production de Ponnelle, fulminant ses fa d’un arceau du Manège des Rochers de Salzbourg où, le même été, elle était la Zerbinetta de Böhm ébloui. Mais c’est le tout début des années 80 qui me fera assister à l’exploit qui me laisse encore aujourd’hui incrédule : Giunia dans l’incroyable Lucio Silla qu’Harnoncourt et Ponnelle faisaient à Zurich dans de merveilleuses toiles peintes calquées de Piranèse, avec de délicieux catogans pour ces dames travesties. Edita, toujours la nonchalance et la témérité incarnées, inventait à l’intérieur de sa propre roulade (interminable, le miracle même qu’était sa respiration, tenue comme à la haute école) une sorte d’intériorisation effacée, blanche, hantée ; et qui me hante depuis. Mais que ne réussissait-elle pas ces années-là ! La prouesse ne serait pas moindre lorsqu’elle reprendra à Cotrubas La Traviata de Munich avec Carlos Kleiber, y donnant exactement ce que Cotrubas, pur génie de l’expressivité entrecoupée et rauque, ne pouvait apporter : une vocalité lisse et blonde, où la nuance (donc l’expression) est offerte par le simple travail plastique sur le souffle. C’était si bouleversant de pure beauté que Kleiber lui concédait la deuxième strophe et de « Ah fors’è lui » et d’« Addio del passato » – et on regrettait qu’il n’y en eût pas une troisième !

 

C’était déjà l’admirer et même un peu plus encore, l’adorer : car une euphorie nous vient, qui est comme la reconnaissance de l’oreille, quand tant de charme et de sourire s’arrange pour ne faire qu’un avec l’exécution transcendante, comme si c’était facile et fait pour vous seul ! Elle enregistrait avec Muti, référence assez italienne j’espère, des disques de pur bel canto, Bellini ; et avec Harnoncourt des airs de concert de Mozart d’une sûreté d’équilibriste telle dans la virtuosité et le stratosphérique qu’on avait peine à croire qu’il s’agît d’exécution live ! A propos d’Harnoncourt, il m’avait dit une chose qui les mettait, elle et Lucia Popp, très à part dans mon adoration : qu’il avait réussi à passer en elles deux quelque chose de ce qu’il avait appris et était un des derniers à savoir – mais qu’elles ne transmettraient pas. Je n’en avais pas conclu qu’elles en étaient incapables mais que c’est notre époque, hélas, qui l’interdisait, époque qui n’a plus le temps pour la transmission ou, pire, ne veut plus être un temps qui a à transmettre. D’où pour elles deux, de ma part, un attachement un peu particulier, comme si en elles je voyais une époque se finir, qui les avait nourries ; et elles parties, le même esprit, la même culture du chant, la même musique reconquise sur ce qui d’abord ne fut que virtuosités, ne survivraient pas.

 

A force de nous croiser dans les coulisses de Ponnelle et d’Harnoncourt, nous échangions des saluts, et même des sourires. Il y a eu mieux quand j’ai fait le voyage de Ludwigs burg pour le récital Richard Strauss qu’elle y donnait avec Friedrich Haider, le merveilleux pianiste qui partageait alors sa vie. Il fallait vraiment l’aimer pour venir la chercher loin, et dans ce répertoire, au fond, sévère : cela méritait de plus larges congratulations, et même embrassades. J’allais à Zurich la voir dans le répertoire qu’elle était seule à oser, et avec quelle verve, drôlerie, abattage : La Fille du régiment, où elle grimpait et riait et jonglait, Linda di Chamounix, bluette charmante pour star. Le principal se fit un après-midi de juillet à Munich. Je débarquait avec mon bagage dans le hall de Vierjahreszeiten pour le festival, et me joignit au trio qu’elle formait avec Friedrich et son agent Germinal Hilbert autour d’un thé. Il y avait de l’énervement dans l’air et Edita, gracieuse mais visiblement préoccupée, nous laissa : elle chantait le soir même Rossini en concert, Semiramis. Elle sitôt partie h’appris la raison de son énervement. Ils venaient de parler carrière, et Haider ne savait où porter ses ambitions de chef d’orchestre. Comme la pure coïncidence des rencontres dait bien les choses ! Je savais que Guschlbauer, patron de l’orchestre à Strasbourg, venait en fin de mandat et aussi que pour lui succéder on avait perdu du temps, personne n’était encore pressenti. Je ne sais aussi que trop combien dans ce monde-là le vrai facteur décisif est de se trouver au bon endroit à la bonne heure. Je recommandait donc à Friedrich d’aller baguenauder dans le coin fin septembre, quand le Festival Musica aurait mobilisé sur place chaque soir tous les responsables à la fois. Qu’il s’y montre, comme quelqu’un qui après tout a d’excellentes raisons de curiosité professionnelle de se trouver là, disponible, et causant. Ce qu’il fit. Le comble est que, s’étant montré et n’ayant d’abord fait que causer, il eut le poste ! O coulisses ! Réciproque : s’il dut se retirer bientôt, ce n’est pas qu’il ne fît pas l’affaire ; c’est qu’à l’intérieur du panier de crabes, le municipal et le syndiqué, il fut très vite inconfortable. Mais il nous avait dirigé un très délicieux Hänsel et Gretel : et Edita était venue toute joyeuse fêter ensuite la chose à la maison.

 

Il aura encore le temps, avant de partir, d’organiser pour Edita un des premiers de ces Donizetti concertants qui deviendront (avec Bellini) le domaine impartagé et imprenable de sa sensationnelle (et infinie) fin de carrière ; et de toute façon, comme pianiste, il reviendra aussitôt accompagner ses Brahms et Schumann à une tout jeune et très intimidés Vesselina Kasarova. Je mentionne cela parce qu’il les réunira aux Champs-Elysées pour une soirée slave de solos et duos, populaires ou plus sophistiqués, un des souvenirs les plus émerveillés (pour la grâce, le chic, la virtuosité, le sourire, le charme slave, la mélancolie) que je garde des dernières années 90. Le fait est que côté duos avec des collègues forcément plus jeunes, Edita a eu la main heureuse. Au premier rang de Baden-Baden et du bon côté, donc à ses pieds, je pourrai suivre de bout en bout (sous le satin de son fourreau broché clouté de pierres du Rhin) la machinerie de son souffle et son incroyable profondeur de respiration dans une Norma de concert, la première d’une longue série, où son Adalgise était une ravissante Garanca encore inconnue. Mais derrière tout cela, quelle discipline de travail et de vie, monacale ! Je fréquentais désormais à Munich le même petit hôtel discret qu’Edita, au bout d’un même couloir que moi dans l’annexe. Elle se concentrait et se reposait, sans un bruit, comme si le silence en elle et autour d’elle nourrissait la qualité du timbre, resté unique : et tôt le matin, à la salle commune et vêtue comme une cliente ordinaire, elle prenait le petit-déjeuner de tout le monde. Elle avait rejoint le Metropolitan très tôt, fêtée en délire. Elle aurait pu y rester quarante saisons de suite, mais n’a pas voulu. Sa vie à l’européenne, sa façon d’user du temps, sa discrétion, sa famille laissée loin lui manquaient. Elle respire et chante où sont ses racines.

 

Quarante ans de carrière ont passé sur cette voix et Munich, Vienne, Barcelone la retrouvent, non point intacte (ce serait demander l’inconcevable), mais ayant gardé la lumière dans la voix, la sûreté des attaques, une projection et une audace également insensées : de quoi passer avec enthousiasme sur les inévitables raccourcissements (du son, pas du souffle) et indurations (du timbre). En scène, à pas loin de soixante ans, Norma encore, Lucrezia Borgia enfin abordée, et l’insensé Roberto Devereux où elle en fait (et légitimement) autant de tonnes que Bette Davis dans le même rôle d’Elizabeth I, elle continue de soulever des ovations. Plus personne ne chantera ainsi. Harnoncourt avait raison, il y a quelque chose qu’elle ne transmettra pas. Mais c’est parce que pour faire ce qu’elle fait aujourd’hui, il faut avoir traversé vingt ans de Zerbinetta avec le même panache et la même joie de chanter. Et si le panache peut se fabriquer encore, ou se feindre, cette preuve de santé par le chant, et d’abord cette joie de chanter, c’est dès leurs trente-cinq ans hélas qu’aujourd’hui nos chanteuses semblent les avoir perdues. Et aussi la foi, seule capable de soulever de telles montagnes.

Publié dans Lyrique

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